Sur le quai du port d’Arcachon, mes baskets en toile ont avalé la pluie dès la première flaque. Je suis partie avec l’idée qu’une averse fine ne compterait pas, et j’ai vite payé cette confiance. Les bottes de secours m’ont coûté 35 euros, et cette addition a eu un goût très sec.
Je pensais que mes baskets feraient l’affaire, grosse erreur
J’ai appris à regarder une escale, une passerelle, un quai mouillé. Ce matin-là, je me suis persuadée que mes habitudes suffiraient, parce que je voyageais léger et que ma valise était déjà pleine. J’avais glissé mes bottes tout au fond, sous une trousse de toilette et un pull épais. J’ai été convaincue qu’une météo d’avril ne me ferait pas plier.
Puis j’ai posé le pied sur la passerelle, juste au bord d’une flaque au pied du bateau. Les chaussures basses ont pris l’eau par le haut, net, sans prévenir, et le froid est monté d’abord à la cheville. Le bruit de floc des semelles imbibées m’a accompagnée à chaque pas. Je me suis retrouvée à avancer plus vite, comme si cela pouvait retirer l’humidité.
Mon pantalon était trop long et traînait sur le sol détrempé. Le bas s’est gorgé d’eau, puis l’humidité a gagné la chaussette au fil de la montée. Les roues de la valise éclaboussaient le bas de l’ourlet sur le revêtement lisse du quai. Le tissu des baskets a bu l’eau et a gardé cette lourdeur pendant des heures.
J’étais sûre de moi, et c’est ce qui m’a agacée le plus. Plus tard, quand j’ai raconté la scène à mes deux enfants adultes, ils ont ri d’un rire un peu trop juste. J’avais beau me dire que ce n’était qu’une pluie de passage, le mal était fait. Je m’étais pourtant promis de ne plus me faire avoir.
Embarquer les pieds mouillés, ça coûte plus que du confort
J’ai attendu 15 minutes sur le quai, sous une pluie fine qui venait de biais. Le vent s’est glissé sous mon manteau, et mes mains occupées par les bagages n’ont rien arrangé. Le bateau était là, à quelques mètres, mais l’embarquement avait déjà pris un air pénible. Je regardais les autres passagers, chacun avec ses chaussures, ses hésitations, ses petits pas.
Mes chaussures ont mis 4 heures à sécher, et encore, en gardant cette odeur de textile humide qui m’a suivi jusque dans la cabine. Les chaussettes sont restées humides toute la journée, et je me suis sentie courbaturée pour un simple trajet. Le soir, j’avais la tête lourde et l’envie de me changer avant même le dîner. J’ai compris qu’un embarquement banal pouvait peser sur toute la fin de journée.
J’ai perdu 27 minutes à chercher une boutique ouverte avant d’acheter une paire de bottes basiques. Dans le couloir de la cabine, j’ai dû poser mes affaires mouillées sur une serviette et faire sécher mes chaussures près d’une bouche d’air tiède. J’ai trouvé cela ridicule, puis franchement agaçant. Le bateau filait déjà, et moi je trimballais encore mon erreur dans un sac.
Si un vrai malaise s’était installé, j’aurais laissé la situation au personnel du bord, pas à mon entêtement. Sur le moment, j’ai juste serré les dents et compté les heures. Quand je suis montée me servir un café, mes pas étaient encore raides. Cette journée m’a coûté du temps, de l’énergie, et une humeur qui n’était plus très fraîche.
Le déclic est venu quand j’ai vu mes traces d’eau dans le couloir
En voyant mes traces d’eau s’étaler sur le parquet de la cabine, j’ai su que cette fois, la météo avait gagné la bataille. Le couloir sentait le linge humide, et mon pantalon collait aux chevilles avec quelques gouttes encore prêtes à tomber. J’ai posé mes chaussures près de la porte, honteuse de leur masse sombre. La petite flaque suivait mes allées et venues comme une preuve trop visible.
J’ai été frappée par la vitesse à laquelle une simple averse transformait un embarquement en corvée. Le vent passait sous mon manteau, mes mains se raidissaient autour des bagages, et j’avais déjà l’impression d’avoir vieilli d’un quai. Je croyais maîtriser le temps, mais j’avais surtout sous-estimé l’attente immobile sur un quai venté. Ce jour-là, la fatigue venait moins de la marche que de l’humidité collée partout.
J’ai fini par parler avec deux passagères qui avaient des bottes légères dans leur bagage à main. Elles m’ont montré leur petit sachet pour les chaussettes sèches, et j’ai regardé ça avec l’envie un peu bête de quelqu’un qui a compris trop tard. J’ai appris à observer ce genre de détail avant de le trouver trivial. Là, il ne l’était pas du tout.
Je me suis aussi rendue compte que l’humidité ne pardonnait ni le quai lisse ni la passerelle étroite. Quand la semelle glisse un peu et que la valise tire sur le bras, tout devient plus maladroit. J’aurais voulu qu’on me dise plus tôt que ce n’était pas la pluie elle-même, mais le mélange pluie, vent et attente. Ça m’aurait évité cette impression d’arriver déjà rincée.
Aujourd’hui je ne pars jamais sans mes bottes légères et mes chaussettes sèches
Je sais maintenant que le détail le plus modeste change une montée à bord. J’ai fini par garder des bottes de pluie légères dans mon sac à main, ou dans le bagage à main, dès qu’un embarquement sous la pluie paraît possible. Elles se glissent vite, même quand j’ai les mains prises par les sacs. La semelle qui accroche sur le ponton ou la tôle striée m’évite aussi de regarder où poser le pied à chaque pas.
J’ai ajouté un sachet hermétique avec une paire de chaussettes sèches. Le changement, juste après l’embarquement, m’a rendu une sensation de calme que je n’avais pas ce matin-là à Arcachon. Je n’ai rien de sophistiqué dans cette habitude, seulement le plaisir de ne plus passer la matinée avec les pieds froids. Le geste est simple, mais le résultat se voit tout de suite.
Mes deux enfants adultes ont fini par reprendre la même idée lors d’un week-end humide à La Rochelle. Ils se sont moqués de moi la première fois, puis ils ont cessé dès qu’ils ont traversé un quai détrempé avec des roues de valise qui éclaboussaient tout. Je suis devenue plus attentive aux petits embarquements, ceux qu’on croit secondaires. Depuis, j’ajoute toujours une paire de chaussettes sèches au fond du sac quand la météo hésite.
Je suis rentrée d’Arcachon avec les 35 euros de la paire de secours chez Les Embruns encore en tête, et j’aurais voulu qu’on me dise plus tôt ce que le bas d’un pantalon mouillé fait à une journée de bord. Les chaussures basses, le pantalon trop long et les baskets en toile mouillée m’ont laissée avec des pieds et des chaussettes humides bien trop vite. Depuis, je ne laisse plus une paire de secours au fond du sac au hasard. Le détail paraît minuscule, mais je l’ai payé assez cher pour m’en souvenir.



