J’ai cru qu’une croisière fluviale se vivait sur le pont

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Le vent m’a cinglé les joues quand j’ai posé ma tasse sur le pont soleil, à 7 h 30, près de l’écluse de Saint-Mathurin-sur-Loire. J’ai été convaincue qu’une croisière fluviale se vivait dehors, sans pause. J’ai laissé 18 euros dans un gilet trop léger acheté à la hâte au quai de Saumur, parce que je n’avais rien prévu contre l’air vif.

Je pensais rester sur le pont toute la journée, mais le vent m’a vite contredite

Je suis partie un 14 juillet avec mes deux enfants adultes, un sac trop petit et deux tee-shirts au fond. J’étais sûre de moi, parce que le ciel bleu du départ me trompait déjà sur le bateau. J’ai appris à regarder les quais, pas à croire qu’un pont serait un salon ouvert. J’avais glissé un carnet Moleskine, mon appareil, et une pochette de lunettes dans le même sac. Les tee-shirts séchaient encore de la veille.

Le premier souffle d’air m’a cueillie à la sortie d’un bras mort. Je me suis retrouvée à serrer les coudes autour de mon mug, et j’ai été frappée par ce froid humide au bout de 12 minutes. Une serviette bleue battait à la rambarde, signe d’un vent de travers que j’ai ignoré. Le froid a grimpé du plancher jusqu’aux poignets. Je pensais tenir jusqu’à l’écluse suivante, puis je suis redescendue sans discuter.

Après ça, la journée s’est cassée en petits morceaux. J’ai monté et descendu l’escalier trois fois avant midi, avec les semelles déjà humides. Mes photos sont sorties pâles, prises contre la brume, et mon objectif portait une buée fine. J’ai perdu 46 minutes à faire ces allers-retours, juste pour récupérer un plaid et une autre paire de chaussettes. Je me suis agacée contre ma propre obstination.

Le plus dur n’était pas le froid, c’était la sensation de rater la Loire pendant que le bateau avançait. Mes deux enfants adultes riaient encore, puis l’un d’eux a fini par rejoindre le salon panoramique. Moi, je suis rentrée dans la cabine avec une irritation sèche, comme si la croisière m’avait laissée au bord du quai. Le bateau avançait, moi je bataillais. Le pont ne m’avait pas rejetée, mais j’avais déjà perdu le fil.

Je croyais aussi que le pont soleil fonctionnerait comme une terrasse de café, longue et tranquille. Sur la Loire, j’ai vu l’inverse. Entre deux tronçons plus exposés, le bateau faisait sentir la vitesse, puis l’ombre revenait d’un coup. À chaque fois, je me levais, je croyais pouvoir tenir, et le vent me rendait à ma place en moins de rien. Le salon panoramique me voyait revenir à pas comptés.

Je n’avais pas prévu la rosée du matin. Les sièges luisants, les rambardes froides, la tablette du téléphone couverte de gouttes, tout m’a rappelé que l’eau rafraîchit plus qu’une route. J’ai même froissé un carnet de notes en le posant trop vite. Je l’ai gardé en boule jusqu’au déjeuner, un peu vexée par ma propre légèreté. Le matin, la rosée semblait avoir lavé les chaises.

À force, j’ai compris que je passais plus de temps à préparer mes retours qu’à regarder l’eau. Trois allers-retours, un gilet inutile, une humeur de travers, et cette impression de voyager sans vraiment regarder. J’ai fini par rester assise plus que je ne l’aurais cru, juste pour éviter un autre aller-retour vers le vent. Le bateau me donnait déjà assez à voir, mais je ne le recevais qu’à moitié.

Mes enfants ont fini par choisir leurs propres moments dehors, beaucoup plus courts que les miens. Ils sortaient pour un pont bas, une courbe, puis revenaient au chaud avec le sourire. J’aurais dû les imiter sans me vexer. Le soleil restait là, mais l’air ne cédait rien. J’ai mis un temps ridicule à accepter cette évidence.

Le pont n’est pas un salon extérieur ; il se vit par séquences, selon le vent et les écluses

Le tournant est venu au premier passage à l’ombre, puis au premier coup de vent. J’ai compris que la croisière se vivait par séquences, pas en station debout continue. Le pont sentait la rivière froide, avec le bois humide, l’air vif, et ce silence juste avant la manœuvre. J’ai entendu le clapotis contre la coque, puis le petit bruit régulier qui annonce l’écluse. Le bateau n’offrait pas une ligne continue. Il cassait le paysage par reprises brèves.

Quand les annonces répétées de l’équipage ont commencé avant chaque pont bas, j’ai compris mon erreur de cadre. Le tirant d’air laissait peu de place aux gestes larges, et les chaises de pont reculaient à chaque consigne. Une tasse vibrait sur la table dès que le bateau prenait son rythme. Tout ce que j’avais pris pour une liberté entière se réorganisait sans me demander mon avis. Le pont bas me forçait à ranger le sac à chaque passage.

Le matin, les sièges mouillés et les rambardes froides m’ont coupé l’envie de lire dehors. J’ai posé ma tasse sur la table du pont à 19 h 10 un soir d’août, et le vent de travers l’a fait trembler. Au bout de dix minutes, j’avais déjà redescendu mon sac, mes lunettes et mon plaid. Cet après-midi-là, la brume m’a laissée avec des chaussettes humides et une humeur sans relief. Même mes genoux réclamaient l’abri après quelques minutes.

J’ai vu aussi que l’ombre du bateau compte autant que la météo. Dès que je me décalais d’un mètre, le souffle changeait. Le soleil chauffait une rambarde, puis l’autre restait glacée. J’ai compris pourquoi je finissais par choisir une place à mi-chemin entre sortie et refuge. Je ne sais pas si un autre itinéraire ferait pareil, mais celui-là me ramenait sans cesse à l’intérieur.

Je finissais par préférer le salon, avec sa vitre tiède et son odeur de café. Là, je regardais encore la Loire, mais sans me battre contre elle. Je suis devenue attentive au moindre drapeau qui tirait au vent, à la serviette qui claquait, au pas de l’équipage quand il annonçait une manœuvre. Ce sont ces signaux-là qui m’ont manqué au départ.

Ce que j’aurais dû savoir avant de partir pour profiter vraiment du pont

J’aurais aimé comprendre avant le départ que le café du matin sur le pont soleil, quand le bateau glisse à petite vitesse, suffisait déjà à faire ma journée. J’y ai trouvé la bonne dose, puis je suis redescendue sans frustration quand la vitesse montait. Le bon geste n’était pas de m’entêter dehors, mais de prendre les instants où l’eau se laissait regarder sans faire la mauvaise tête. Le café dehors au lever, le carnet à la main, puis la descente quand la brise se levait, c’était suffisant.

Les signaux étaient visibles avant que je m’agace. Une serviette qui bougeait, un drapeau qui tirait au vent de travers, des annonces avant l’écluse, et l’humidité sur les sièges me disaient déjà la suite. Pour un enfant plus jeune de ma famille, j’aurais demandé l’avis d’un pédiatre si le froid s’installait, parce que je ne sais pas lire ce malaise comme une professionnelle de santé. Une tasse qui bouge, une serviette qui claque, l’annonce du haut-parleur, ce sont des signaux très nets.

  • partir sans couche chaude même en été
  • vouloir s’installer sur le pont avant une manœuvre
  • ignorer l’humidité du matin

Quand je me suis enfin calée sur ce tempo, j’ai vu des détails que j’avais ratés, comme le reflet des peupliers et les vélos sur les quais. Les passages d’écluses ont pris une autre saveur, plus nette, plus précise. J’ai aussi compris que le pont n’est pas un salon extérieur, c’est un espace à vivre par séquences. Le reste du temps, je le vivais mieux à l’abri, sans me raconter d’histoire.

Aujourd’hui, je vis la croisière fluviale autrement, avec des pauses plus courtes et des notes plus nettes

Je suis rentrée à Bordeaux avec un rythme plus simple en tête, et il m’a suivie aux croisières suivantes. Café dehors tôt, quelques minutes à chaque écluse, puis retour au salon panoramique pour écrire mes notes et laisser sécher les chaussures. Un matin à Saumur, j’ai gardé le pont 17 minutes, juste le temps de voir les vélos sur le quai et les amarres qui grinçaient. J’écrivais plus vite après ces pauses courtes, sans cette nervosité qui me gâchait les notes.

J’y ai gagné une journée plus calme, sans courir après un dehors impossible. J’ai aussi évité d’ajouter un coupe-vent à 46 euros dans un sac déjà plein, ou de me charger de vêtements que je n’aurais pas portés. Le vrai confort était là, dans la respiration du bateau et dans les photos moins floues. Je n’avais plus besoin d’un sac plus lourd ni d’un vêtement superflu.

Ce que je sais maintenant, et que j’aurais voulu avoir dans la tête au quai de Saumur, c’est que le pont ne se donne pas en continu. Il se prend par séquences courtes, au passage d’une écluse, d’une manœuvre, d’un quai qui approche. Pour quelqu’un qui accepte de monter, de rester un quart d’heure, puis de redescendre sans s’entêter, le plaisir est là. Moi, j’aurais dû comprendre plus tôt que mon gilet à 18 euros ne m’achèterait ni le vent ni la rosée, et j’aurais évité cette petite colère inutile. La Loire ne m’a pas réclamé des heures, elle m’a réclamé de l’attention.

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