Emporter trop de livres à bord m’a privée du reste

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Emporter trop de livres à bord m’a sauté au visage quand la couverture cartonnée a claqué contre le hublot, juste après le pont Chaban-Delmas. J’ai ouvert ma valise à bord et j’ai découvert la pile de romans que j’avais glissée là, avec mes 3,5 kg de papier et ma très mauvaise idée. J’étais sûre de moi, puis le bateau a bougé, et ma lecture s’est arrêtée avant la première page. J’ai compris, d’un coup, que j’avais chargé mes bagages pour un voyage qui demandait surtout des yeux ouverts.

Le jour où j’ai compris que j’avais emporté trop de livres pour rien

Je suis partie avec 4 romans, un carnet fin et la conviction que cette croisière fluviale de 10 jours, avec mes deux enfants adultes, me laisserait enfin du temps pour lire. J’ai été persuadée que les soirées calmes et les longues heures de navigation feraient le reste. J’avais glissé un gros pavé, deux romans de poche et un livre que je croyais léger. Rien qu’à l’embarquement, la valise est devenue disproportionnée. Le portage m’a coupé les bras avant même la cabine.

Dans la cabine étroite, j’ai vite vu le piège. J’ai posé deux livres sur la table de chevet, un autre sur la banquette, et le dernier a glissé au fond du sac. J’ai dû déplacer le tout pour ouvrir le hublot et passer sans heurter la lampe. Le seul livre vraiment lu, c’était celui laissé en haut du sac. Les autres sont restés dessous, comme s’ils attendaient un temps libre qui n’est jamais venu. Le lit paraissait plus petit, et l’espace autour du lavabo aussi.

Le premier vrai choc est venu au moindre roulis. La couverture cartonnée a claqué sur la tablette, puis contre le rebord du lit. J’ai été frappée par ce bruit sec, presque banal, qui disait très bien la place prise pour rien. À chaque mouvement du bateau, le papier rappelait son poids. Le sac, lui, gardait ce volume absurde. Dans cette cabine, les livres avaient fini en tas au pied du lit, et je me suis retrouvée à contourner mes propres pages pour aller chercher un verre d’eau.

La surprise de voir que le bateau et le paysage captaient toute mon attention

Au premier passage d’écluse, j’ai refermé mon livre sans même m’en rendre compte. Je me suis retrouvée debout, le dos contre la rambarde, à regarder l’eau monter par paliers et les amarres se tendre. Le roman est resté ouvert sur mes genoux, mais mon regard n’est plus revenu vers la page. J’ai été frappée par ce renversement très simple : je croyais embarquer pour lire, et c’est le bateau qui m’a tenue. Le spectacle mécanique avait pris la main, avec ses portes, ses remous et le bruit sourd des parois.

Les escales ont mangé le reste. Le petit-déjeuner, puis la marche à quai, puis le déjeuner, puis les conversations au salon ont rempli la journée sans me laisser ce faux vide que j’avais imaginé. Une fois, j’ai lu 5 pages avant le dîner, puis j’ai oublié le livre sur la tablette en allant saluer mes enfants adultes sur le pont. Une autre fois, une animation au salon m’a retenue 12 minutes que prévu, et j’ai laissé mon roman au même endroit. Le soir venu, je me suis vue remonter vers la cabine avec un livre déjà fatigué.

Ce qui m’a usée, ce n’était pas la lecture elle-même. C’était le va-et-vient du regard. J’ouvrais un chapitre, puis je levais la tête à chaque berge, à chaque pont, à chaque approche de quai. Le rythme se cassait sans arrêt. J’étais restée sur la même page pendant tout un tronçon, alors que je m’étais imaginée avancer de chapitre en chapitre. Le plaisir de feuilleter un roman existait encore, mais il se faisait grignoter par l’eau dehors, les voix autour de moi et l’arrivée d’une nouvelle escale.

La facture concrète de cette erreur : poids, encombrement et frustration

Le chiffre qui m’est resté en travers, c’est ce poids de 3,5 kg. Je l’ai porté de la passerelle à la cabine, puis de la cabine au salon, comme si je trimballais une valise de trop pour 10 jours. La moindre marche semblait plus haute avec ce surplus. Je m’en suis voulue dès la première montée, quand ma main a serré la poignée trop fort. À bord, un kilo de papier compte plus qu’il n’y paraît, surtout quand l’espace est déjà compté et que chaque déplacement se fait avec un sac à l’épaule.

Sur 4 livres, un seul a vraiment servi. Les autres sont restés fermés, alors qu’ils occupaient la table de chevet et le fond de la valise. Le plus ironique, c’est que le seul texte lu jusqu’au bout était justement celui que j’avais laissé en haut, à portée de main. Les trois autres ont été déplacés deux fois, puis rangés avec agacement. J’avais cru me préparer une réserve de lecture. J’avais surtout préparé de l’encombrement, et une drôle de honte dès que je rouvrais le bagage.

La frustration venait aussi de là. J’avais l’impression de devoir rentabiliser ces romans, alors je restais en cabine au lieu de monter sur le pont ou de m’attarder au salon. J’ai perdu deux soirées à tourner autour d’une pile de papier au lieu de profiter du fleuve. Mon voyage s’est rétréci pour une raison stupide. Le décor passait derrière les vitres, et moi je gardais les yeux baissés sur des pages qui ne voulaient pas avancer. Pas terrible. Vraiment pas terrible.

Ce que j’aurais dû faire à la place et ce que je sais maintenant

J’ai appris une chose toute bête : sur l’eau, le bagage compte autant que le programme. Depuis mes années à Aquitaine Navigation, je sais que la cabine absorbe vite le moindre excès. J’aurais dû ne prendre qu’un seul livre papier, léger, et laisser le reste à la maison. Une liseuse aurait peut-être tenu dans la poche de la veste, sans occuper la table de chevet. Pour une croisière fluviale de 10 jours, un livre et un carnet suffisent plusieurs fois. J’aurais gagné de la place, et surtout cette sensation d’avoir préparé ma cabine pour autre chose que des piles.

Les signaux étaient là avant le départ. La cabine était étroite. Le programme tenait déjà en escales, repas et navigation. Le paysage lui-même demandait qu’on lève la tête, pas qu’on s’enferme dans un coin lecture. J’ai ignoré ces détails, parce que j’étais trop contente d’embarquer avec 4 romans. J’ai aussi sous-estimé le moment où je fermerais le livre au premier grand panorama. Ce geste-là m’a tout dit. Je n’avais pas besoin d’un stock, mais d’un seul compagnon discret.

Je suis rentrée à Bordeaux avec les 3,5 kg de livres encore dans les bras et un regret très net. Pour quelqu’un qui accepte de voyager léger et de laisser la Garonne, les écluses et les escales tenir la scène, un seul livre suffisait largement. Moi, j’aurais voulu comprendre plus tôt que la croisière ne me laissait pas lire autant que je l’avais rêvé, et que le reste du voyage avait payé mon emballement. J’aurais dû garder ce poids de côté, avant le pont Chaban-Delmas et avant cette valise trop pleine.

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