Une escale à Blaye a duré deux jours au lieu de deux heures

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L’odeur de vase m’a prise dès le premier pas sur le quai de la Citadelle de Blaye. Le bateau s’est amarré à Blaye pour une escale annoncée de deux heures, et j’ai tout de suite compris que rien n’allait filer droit. Le vent venait de la Gironde, sec et froid. Je suis restée un instant à regarder l’eau grise, avec cette impression nette qu’elle décidait pour nous.

Je suis partie à blaye sans vraiment savoir à quoi m’attendre

Je suis partie ce matin-là sans programme serré, avec un sac léger et mes habitudes de voyageuse indépendante. Je compte mes dépenses, parce que je n’aime pas les surprises à terre. Avec mes deux enfants adultes, j’ai appris à ne pas remplir une journée jusqu’au dernier créneau. J’étais sûre de moi, mais pas au point de croire qu’un quai resterait immobile si longtemps.

J’ai appris à me méfier des escales qui paraissent anodines. J’avais choisi cette croisière pour la lumière sur l’estuaire et pour une marche courte sur les remparts. Je pensais m’proposer un café tranquille, puis revenir à bord sans me presser. J’ai été convaincue, dès l’embarquement, que Blaye serait une halte simple, presque rangée.

Je connaissais Blaye de nom, comme un port de passage et un arrêt technique. Je l’imaginais compact, pratique, presque discret. Je ne m’attendais pas à m’y attarder. J’ai appris qu’un lieu fait vite tomber les idées toutes faites, et celle-ci n’a pas résisté longtemps.

Quand deux heures deviennent deux jours, ça change tout

Au bord de l’eau, la vase montait avec la marée basse. L’odeur mêlait le fleuve, le limon et un gasoil léger. Elle me prenait à la gorge par rafales, puis retombait. Le bateau semblait au repos, mais je l’entendais travailler contre le courant. Un clapot sourd frappait la coque, pendant que les amarres claquaient par à-coups.

La lumière changeait vite sur la Citadelle de Blaye. Un ciel clair s’est fermé en moins de 20 minutes, puis la fin d’après-midi est devenue dorée. Les pierres de Vauban prenaient une couleur de miel sale, puis de cuivre. J’ai levé les yeux plusieurs fois, comme si la façade allait me donner l’heure réelle. Le quai, lui, restait vivant, avec des voix basses et des gestes précis.

Au début, les annonces de l’équipage m’ont paru floues. Puis j’ai entendu qu’il faudrait attendre la marée, et le départ a été repoussé à cause des conditions de navigation sur l’estuaire de la Gironde. Je me suis retrouvée à relire les horaires affichés près du salon, puis ceux réécrits à la main sur une feuille pliée en deux. Un membre d’équipage a parlé au micro, d’une voix calme, et la passerelle est restée en place. Là, j’ai compris que les amarres ne seraient pas levées tout de suite.

J’ai hésité à descendre trop loin, puis j’ai fait exactement l’inverse. J’ai marché presque 3 km au-delà de l’embarcadère, persuadée de revenir large. Mauvaise idée. Quand je suis revenue, j’avais les joues prises par le vent, et mes chaussures avaient gardé l’humidité du quai. J’avais aussi oublié de demander l’heure réelle de départ. Cette erreur m’a coûté 12 minutes de course inutile, et une belle tension dans les épaules.

Le quai a fini par ressembler à une petite société provisoire. Les gilets étaient alignés près de la porte, les aussières tendues, la passerelle toujours prête. J’ai vu les consignes circuler à voix basse, sans agitation. Un petit bateau local a glissé près du bord, puis s’est effacé derrière la courbe du fleuve. Le moteur principal tournait au ralenti, avec ce bourdonnement qui donne au temps une texture bizarre.

Le moment où j’ai vraiment compris ce qui se passait

L’annonce au micro est tombée en fin de journée, juste quand le soleil commençait à raser les remparts. On nous a dit que le départ restait repoussé, et la passerelle n’a pas bougé d’un centimètre. Le vent s’était relevé sur l’estuaire. Je regardais la Gironde, plus grise qu’une heure avant, et je voyais bien que le bateau n’aurait pas le dernier mot.

Après cette annonce, j’ai arrêté de faire semblant d’être pressée. Je me suis installée près d’un hublot, avec un café noir à 4,80 euros et un carnet sur les genoux. J’ai observé les vibrations du moteur au ralenti, puis le va-et-vient des passagers sur le pont. J’ai fini par accepter ce temps suspendu, non pas comme une pause romantique, mais comme une contrainte très concrète.

Ce que je sais maintenant et que j’ignorais au départ

Je comprends mieux, à présent, ce que la Gironde impose aux horaires. Le bateau ne part pas quand les passagers l’ont décidé. Il part quand l’eau, le courant et la fenêtre de navigation se mettent d’accord. Cette mécanique m’avait échappé de près. Sur le moment, j’avais l’impression d’une simple attente. En réalité, tout dépendait d’une fenêtre que je ne voyais pas.

Mes deux enfants adultes m’ont déjà vue rater un rendez-vous pour une marge trop courte, et j’ai retrouvé la même mécanique ici. Quand la fatigue monte, le moindre contretemps devient plus lourd. Je ne sais pas si j’aurais gardé la même patience avec un plus jeune enfant, surtout après une marche humide et un repas décalé. Dans ce cas, je demanderais l’avis d’un pédiatre si l’épuisement devenait trop net. Moi, j’ai fini par gérer le rythme plus calmement, mais pas d’un coup.

J’ai aussi compris ce que j’aurais pu faire autrement. Je serais restée plus près du Port de Blaye, sans m’éloigner des quais. J’aurais demandé l’heure réelle de départ, pas l’heure théorique. Et j’aurais gardé une marge avant de revenir à bord. Une navette improvisée ou un petit tour commenté auraient peut-être allégé l’attente, mais je n’avais pas pris ce pli-là ce jour-là.

Mon bilan après ces deux jours à Blaye

Quand je suis rentrée à bord pour de bon, la lumière avait encore changé. La pierre de la Citadelle de Blaye tirait vers l’ocre, et le fleuve semblait plus large qu’au matin. J’ai gardé en tête le bruit des amarres, le grincement discret d’une porte, et cette odeur de vase mêlée au quai. J’ai aussi gardé un souvenir très net du bateau qui vibrait, presque comme s’il retenait lui aussi sa respiration.

Je referais la promenade sans courir. Je laisserais le temps au quai de m’attraper. En revanche, je ne repartirais plus marcher sans savoir l’heure exacte du départ, ni sans garder un œil sur la passerelle. J’ai dépensé 47 euros entre deux cafés, une collation et un petit aller-retour inutile vers la ville basse. Cette somme m’a paru banale sur le moment, puis un peu ridicule face au stress évitable.

Pour quelqu’un qui accepte de laisser le fleuve dicter son tempo, cette escale vaut le détour. Pour qui cherche un programme rigide, elle agace vite. Moi, j’ai aimé ce que Blaye m’a imposé de patience, même si j’ai maugréé deux fois contre le vent. Je suis rentrée avec une impression plus dense que prévu, et avec l’idée que le Port de Blaye et la Citadelle de Blaye prennent tout leur relief quand ils obligent à attendre.

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