Le carnet de bord de mon père, relu à bord d’un autre bateau

Par

Le verre a tressailli contre la table quand le bateau a pris de travers, et j’ai ouvert le carnet de bord de mon père d’un geste trop vif. Je suis partie de Bordeaux avec ce cahier serré dans mon sac sec, une page marquée d’une phrase minuscule : vent de travers, ça roule fort. À ce moment-là, la cabine avait cette odeur de café tiède et de bois mouillé qui me suit encore.

Je n’étais pas prête à ce que ce carnet me parle autant

J’ai 54 ans, deux enfants adultes, et je garde pour le bateau une patience que la ville m’arrache par moments. J’ai appris à regarder une escale autant qu’une marge de carnet. Entre le port de la Lune et la Garonne, ce jour-là, je naviguais avec un niveau modeste, et je voulais seulement comprendre ses notes, pas jouer la capitaine.

J’ai voulu relire ce carnet sur un autre bateau pour saisir ce qui échappait à la lecture à quai. Mes deux enfants adultes m’avaient vue partir de Bordeaux avec cette idée un peu têtue, et je me suis retrouvée à compter les heures d’écluse comme lui. Je cherchais un lien, pas une méthode.

Le carnet sentait le papier jauni et le crayon gras. Les marges portaient des corrections minuscules, et les traits verticaux pour compter les passages d’écluse donnaient une allure serrée, presque nerveuse. J’ai aimé ce mélange, parce qu’il ne séparait jamais la technique et l’homme.

Je pensais comprendre les heures, les caps, les vents de face. En réalité, les abréviations me résistaient, et certaines pages gondolées collaient déjà près de la reliure. J’ai hésité devant des lignes biffées deux fois, puis j’ai fini par accepter de lire plus lentement.

Je retrouvais par moments une entrée notée à 2 h 10, puis une autre à 3 h 25, comme s’il avait laissé des balises dans la nuit. Une ligne parlait du ponton, l’autre du vent de face, puis une remarque sur le moteur cassait le rythme. J’ai compris que le carnet avançait par petites marches.

Le carnet m’a fait revivre chaque instant, par moments avec des surprises

J’ai été frappée par le décalage. Le moteur sonnait autrement que celui de mon père, plus grave, et le roulis faisait tinter les verres dans le placard. Quand je retrouvais sa note, ça roule fort, elle changeait de poids à chaque minute.

Une manœuvre d’amarrage m’a aussi rappelé que le carnet n’avait pas été tenu dans le calme. La page correspondante était couverte de ratures, avec un cap barré trois fois et une heure reprise au crayon plus bas. J’y ai vu une vraie tension, pas un manque de soin.

La condensation m’a joué un mauvais tour le deuxième soir. Les pages près de la couverture avaient un voile ondulé visible à la lumière rasante, et l’encre pâlissait près du hublot. J’ai glissé une carte rigide entre les feuillets pour rouvrir le carnet sans arracher la tranche.

Puis j’ai laissé le carnet ouvert sur la table de cabine pendant un roulis plus vif. Les pages se sont refermées d’un coup, et une annotation au crayon a disparu sous ma paume. Pas terrible. Vraiment pas terrible.

Après 30 pages, je reconnaissais sa cadence. Le papier ancien se mêlait au gasoil froid, le crayon grattait à peine, et le clapot frappait la coque par petites reprises. Sur un trajet de 4 jours, je revenais au carnet comme on revient à une fenêtre. J’y notais la date, l’heure et le lieu d’escale — Bordeaux, Lormont, Pauillac — pour vérifier si ses repères tenaient d’un bord à l’autre.

Sur ce bateau, une cuillère vibrait dans la tasse au ralenti, alors que sur le précédent elle restait muette. Cette différence de vibration m’a aidée à relire une note qui me paraissait floue depuis des mois. Je n’avais pas prévu qu’un simple ronronnement me servirait de repère.

Ce jour-là, une phrase a tout changé et m’a reliée à lui

C’est dans l’écluse que tout a basculé. Je lisais à voix basse vent de travers, ça roule fort, pendant que les amarres grinçaient et que le bateau cognait très légèrement contre le quai. Je me suis retrouvée exactement dans la phrase de mon père.

Le souffle du vent passait par l’écoutille, et la chaîne résonnait par à-coups. Le bateau avait ce petit choc sec contre le béton, puis le calme revenait d’un coup. J’ai été convaincue à cet instant que la note n’était pas une formule, mais un relevé très précis.

Ce carnet n’était plus un simple journal. Il était devenu une présence tangible, un souffle de mon père sur ce bateau qui n’était pas le sien mais qui était le mien. Je l’ai relu sans bouger pendant 12 minutes, avec la gorge serrée et les doigts posés sur la page.

Les heures notées à 6 h 20 et à 8 h 05 prenaient soudain un relief net. Les cap barrés, les quarts marqués d’un trait vertical, et cette variation de vibration du moteur me ramenaient à des départs que je n’avais pas connus. J’ai compris son rythme par la matière même du bord.

Après l’écluse, j’ai gardé la page ouverte jusqu’au quai suivant. Je me suis sentie bêtement émue, pas en spectacle, mais au plus juste. Les deux amarres battaient la coque, et le moteur repartait sur un ralenti plus rauque.

Avec le recul, je sais ce que j’ignorais au départ

J’ai appris que le papier voyage mal avec l’humidité. Dans la cabine, une tranche encore tiède après la pluie prend vite une odeur de moisi, et les pages se collent sans prévenir. Je l’ai vu, puis j’ai changé ma manière de le ranger.

Quand la reliure a commencé à souffrir, j’ai pensé au relieur plutôt qu’à un bricolage. J’ai aussi fait mes erreurs de débutante, et pourtant je m’étais dit que ça ne m’arriverait plus. J’ai lu trop vite les abréviations, j’ai manipulé le carnet après une halte sous le brouillard, et mes doigts ont laissé des traces grasses sur les marges fragiles.

Depuis, je le garde dans une pochette sèche. Je l’ouvre seulement à l’arrêt, et je prends mes propres notes au crayon à côté des siennes. Quand le stylo sort sur le pont, je le range aussitôt, parce que l’encre saute à la première humidité.

J’ai même pensé à le numériser, puis à écrire un journal commun à côté du sien. J’ai laissé cette idée de côté, parce que j’aime la lenteur du feuillet, le bruit discret du papier, et le délai entre deux lectures. Au fil des escales entre Bordeaux et Lormont, j’ai vu qu’un simple relevé daté me suffisait. Je ne sais pas si cette façon de faire parle à tout le monde, mais chez moi elle a tenu.

J’en ai photographié 7 avant de repartir, pour ne pas perdre une marge plus sombre que les autres. Ce n’est pas seulement un carnet de bord, c’est une conversation silencieuse entre deux hommes séparés par le temps mais unis par le fleuve. Mes deux enfants adultes m’ont vue fermer les pages avec plus de soin qu’au départ, et j’ai compris que la transmission passait aussi par ce geste-là.

Au final, je n’ai plus navigué de la même façon

Au final, je n’ai plus navigué de la même façon. J’écoute davantage le moteur, le frottement d’une amarre, et la petite hésitation du bateau avant l’accostage. Je suis rentrée à Bordeaux avec une attention plus lente, presque appliquée.

Je referais sans hésiter cette lecture au départ d’un autre quai, et je relirais les pages à l’arrêt, jamais en vitesse. Je garderais aussi mon crayon à portée de main, parce qu’une note ajoutée à côté de la sienne change tout. Sur le papier, ça paraît minuscule. Sur la Garonne, ça pèse.

Je ne referais pas l’erreur du carnet laissé sur la table pendant le roulis. Je ne le mettrais plus dans un sac classique, ni ne lirais sur le pont avec un stylo qui n’aime pas l’humidité. Le moindre relâchement se voit tout de suite sur les marges.

Pour quelqu’un qui accepte de lire lentement et de laisser les pages répondre, cette expérience a du sens. Pour quelqu’un qui cherche seulement un objet soigné, elle semblera capricieuse, parce que l’eau, le roulis et le papier n’ont pas la même patience. Moi, je garde la version cabossée, celle qui parle encore.

Avatar de Raymonde Delacroix
Carnet de bord
· D’autres carnets

Continuer le voyage.